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J’ai un rapport au temps compliqué. J’en manque toujours et celui que je grappille, je le remplis de choses à faire. Je sens bien que je devrais m’arrêter davantage. Je sais que j’aime infiniment ça : m’arrêter et observer la vie, le monde, mes pensées, les autres. Et pourtant je ne prends pas le temps je ne me donne pas ce temps. Ou quand je me l’autorise, les assauts de culpabilité sont tels que je préfère faire quelque chose que de rester la cible de cette déferlante de critiques.

N’empêche. Je sais que j’ai besoin de m’arrêter, de lever ma tête de mes listes de choses à faire et de regarder le monde, perdre mon temps, ne pas avoir d’agenda ni d’objectifs à atteindre.

Je me suis imaginé un programme fait de très petits pas, l’expérience m’ayant montrée que les grandes manœuvres, dans ce domaine, n’apportaient qu’anxiétés et résistances inutiles. Petits pas donc : cinq minutes par jour. Où la seule chose admissible est de tenir une tasse de café entre mes mains. Cinq minutes pour regarder, écouter, découvrir, s’étonner, voir et observer. Cinq minutes, ça semble réalisable.

Ce soir, je suis sortie dans le jardin et j’ai observé que :

  • On y trouve des pommes (immangeables, mais décoratives)
  • La glycine produit de drôles de fruits allongés et velus
  • Le tilleul commence à jaunir
  • L’écorce du cèdre ressemble à des écailles carrées, ses branches sortent du tronc, toutes maigres. Il y a là quelque chose de disproportionné.
  • Les oiseaux commencent à se rassembler dans le grand arbre de la maison voisine. Leur piaillement me rappelle que c’est la fin de l’été et mon cœur se serre un peu.
  • Il faudra penser à balayer l’allée, les feuilles commencent à tomber.
  • Les pruneaux ont peu donné cette année.
  • Cinq minutes, ça passe vite. Il y a tant à voir et tant de curiosités à suivre.

 

Je crois que je retournerai au jardin demain… Pour faire mon petit pas et mes observations minuscules. .

 

Elle s’appelait Emilie.
Emilie avait une cicatrice sous le menton.
Emilie parlait peu. Elle répondait en laissant un petit silence entre la question et la réponse. Elle disait assez souvent « du coup… » au début d’une phrase.
Emilie était discrète.
Emilie était tout en longueur, très fine. Elle portait des jupes très courtes qui mettaient en valeur ses longues jambes et soulignaient sa jeunesse.
Elle avait de longs cheveux qui bouclaient aux pointes. Elle portait souvent les ongles longs et se les peignait parfois. Quand je la voyais, son vernis était le plus souvent écaillé. Il n’en restait que quelques lambeaux. Je pensais : à vingt ans, on peut tout se permettre.
Emilie aimait la photographie.
Emilie m’avait envoyé un message à mes cinquante ans. Je l’avais remerciée de penser à sa vieille tante. Elle m’avait répondu : « Mais non tu n’es pas vieille ! Tu es encore pleine de vie ». Et ça avait été mon message préféré parmi tout ceux reçus ce jour-là.
La dernière fois que je l’ai vue, Emilie portait une longue robe avec des imprimés végétaux et des tennis blanches aux pieds. Je l’ai vu se regarder dans le miroir, y guetter ce qu’elle craignait d’y voir. Elle m’a semblé ne plus être qu’une plume, légère. Ses yeux clairs désemparés.
Nous sommes sortis du restaurant pour fumer. C’est la première fois que je voyais Emilie avec une cigarette, mais c’est elle qui m’a dit : « Je ne t’ai jamais vue fumer, tata ».
Au moment de partir, j’aurais aimé la serrer dans mes bras, mais nous ne savions pas ces gestes-là entre nous.
Quelques jours plus tard, au téléphone, Emilie m’a dit un peu de sa détresse. Elle était brave, elle voulait affronter, elle avait peur de ne pas y arriver. Je lui ai dit que c’était ce qu’elle faisait, elle affrontait. Nous rêvons de batailles glorieuses, elles sont le plus souvent chaotiques, elles font ce qu’elles peuvent. Nous ne faisons que ça : ce que nous pouvons.
Emilie était ma nièce. Elle était belle. Elle en doutait, mais elle était très belle. Elle avait vingt et un ans. Nous l’enterrons aujourd’hui.
Pour toujours, puissions-nous lui laisser une place dans nos vies.

Focus et jalousie

Il y a un concept qui m’attire, c’est celui de focus. C’est un terme anglais qui se traduit par « concentration », mais je trouve qu’il possède en lui-même quelque chose de plus. C’est une façon non seulement de se concentrer, mais de choisir de porter son attention et son énergie, de faire converger, d’amener au centre.
En parcourant des blogs et les flux sur Instagram en particulier, je me surprends souvent à jalouser les sites « de niche ». Je voudrais moi aussi être capable de faire une chose parfaitement, de maîtriser un domaine, de poursuivre une quête, de construire ma cathédrale. Me spécialiser. Faire une seule chose, mais la faire à la perfection. Peut-être que la jalousie me montre un chemin. Probablement. Je voudrais choisir, m’engager, me consacrer à un domaine, tout en y parvenant jamais. Oui, je choisis, mais plus ou moins rapidement, à un moment, j’aurai envie d’essayer autre chose. Je serai curieuse de m’intéresser à un autre domaine, de le découvrir. C’est puissant la curiosité, c’est une force que je dois apprendre à canaliser. Parce que je suis aussi consciente que je suis souvent curieuse à un moment où le domaine dans lequel je me suis investi me pose un challenge. Je rencontre un obstacle et je choisis plutôt que d’y faire face, de le contourner.  Il y a des moments où cette réaction est saine, où l’obsession ne mène à rien, où faire un pas de côté permet de découvrir de nouvelles perspectives. Mais il y a aussi des moments où la persévérance est le chemin, où je dois franchir un cap. J’aime les débuts, j’aime découvrir, j’aime rechercher, je peine à persévérer. Et je sais que c’est que je dois travailler à présent. C’est ce que me raconte ma jalousie.

Main Focus

L’approche que je tente en ce moment est celle du « main focus » : je choisis un domaine qui est prioritaire, j’y consacre la majorité du temps que j’ai à disposition, tout en gardant en parallèle quelques autres projets moins gourmands en temps et en énergie. Mon « main focus » du moment est de retravailler le premier jet de mon roman et de terminer une seconde version à la fin de l’année. A côté de cela, je cultive mon jardin, je couds quelques robes et m’essaie à la couture de sacs. J’aime bien ce mélange, il me donne un espèce d’équilibre entre concentration, mouvements et rythmes. J’ai dû renoncer à l’idée de me coudre une garde-robe complète, projet trop complexe et chronophage et ai opté pour quelques pièces, surtout des robes. Je deviens sage, n’est-ce pas? Pourtant, je dois rester vigilante. Tenter de coudre un sac, par exemple, m’a tellement plu que mon esprit avait déjà envie d’en coudre davantage, de les mettre en vente, de dessiner des patrons et de créer une boutique en ligne. C’est ainsi que mon esprit fonctionne et ce n’est pas de tout repos. « Ok, Mireille, cool… chouette projet, mais revenons à ce manuscrit, tu veux bien? », voilà ce que je dois me dire encore et encore.
Alors, je vais tenter de persévérer. Si ça semble moins amusant a priori, je suis prête à parier que c’est par contre drôlement satisfaisant.

Ranger backbag

Backbag pattern by Noodlehead

 

La partie immergée de l’iceberg

Je repense à cette image alors que je construis ce blog. Le cliché est vieux comme le monde, mais pourtant, il est tellement évocateur. J’y repense au moment où je réalise que, parfois, des personnes de la « vraie vie » viennent à découvrir cette part de moi ici, en ligne. Mon mari ne comprend pas toujours ce paradoxe : je suis parfois gênée quand des proches me parlent de ce qu’ils ont appris en me lisant. « Mais tu publies ça potentiellement à la terre entière »! Il a raison. Ce qu’il ne comprend pas, c’est que je n’ai pas honte de ce que je dis ici. Non, mais ici, c’est une part de moi qui vient très peu à la surface dans mon quotidien, une part que je ne suis pas habitué à partager. Pas que je ne le veuille pas, mais, simplement, il n’y a pas de place pour cela dans mes relations. Ou très peu. Je suis prête à parier que chacun vit cela : au quotidien, dans nos échanges, ce qui est important pour soi ne  transparaît pas ou presque pas.

Il y a quelque chose de désespérant quand on y pense. Tellement de frontières à passer avant d’arriver au coeur : les siennes, celles de l’autre, la peur du rejet. Mais oui, je voudrais savoir ce qui vous fait vibrer, ce qui fait battre votre coeur plus vite, ce qui vous fait lever le matin, connaître vos désirs, vos peurs, vos hontes, vos espoirs, vos doutes, vos forces et vos fragilités.Et moi, si je suis très en confiance, je me risquerais à vous les dire aussi.

Se sentir vulnérable

Mais il faudrait que je sois très très en confiance et que vous soyez très très bienveillant et très curieux (positivement curieux, intéressé). Parce que je vous jure que de dire : « Oh, moi, j’écris un roman« , ça rend très vulnérable. Je deviens tout rouge, je dis n’importe quoi, je ne sais plus ce que je fais et tout juste pourquoi j’écris un roman. Il y a une tempête dans mon cerveau. « Que va-t-il penser, non, mais pour qui tu te prends, as-tu même seulement quelque chose à dire, tu ferais mieux de faire autre chose, tu es pitoyable. Tu ne peux pas faire comme le monde, tu es obligée de te rendre intéressante, retourne dans ton trou ». Et, à un moment, vous ne savez plus si vous le pensez ou si vous entendez les autres le penser. Vous connaissez cette voix-là? Quand elle hurle dans ma tête, je n’ai plus rien envie de dire, je renonce : « Oh, un peu de couture et du jardin », rien qui ne me mette dans ce tourbillon-là. Rien de trop important. Important, mais pas trop. Raisonnable.

Pour partager

Et pourtant, reste ce désir du partage. Et voilà donc, ce site, ces billets, pour amener davantage à la surface cette part de moi qui au quotidien reste en grande partie immergée. Ces billets pour affirmer ma voix, partager, dire « c’est moi aussi, c’est moi surtout ». Et peut-être qu’un jour, j’accepterai mieux de me sentir vulnérable et qu’à force, je pourrai en parler ouvertement sans rougir comme une adolescente. J’aimerais beaucoup.

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