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J’y pense

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Ce soir, notre fils quitte la maison. Il a vingt-trois ans. Il est dimanche soir, dix-huit heures, il fait nuit dehors et mon fils emballe ses affaires dans des sacs plastiques, envahit le corridor et les couloirs, attend la camionnette d’un copain pour emporter ses affaires. Il est allé dépendre le linge qui séchait à la buanderie et il part. Il nous l’a annoncé à midi, en sortant de la douche. « Je crois que je vais partir ce soir ». Un téléphone à un copain: « Tu as encore la camionnette? Ce soir à 18h, ça jouerait pour venir me chercher? ». Et c’est tout. D’ici quelques années, il faudra anticiper, appeler un déménageur, emballer ses affaires dans des cartons des semaines avant, dessiner des plans pour l’aménagement, commander des rideaux, aller en couple et s’engueuler chez Ikea. Mais ce soir, à vingt-trois ans, on déménage comme on part en vacances. Un dimanche soir, on embarque tout, sur un coup de tête.

Ce qui est douloureux avec ce départ, c’est de se retrouver soudainement dans la catégorie des vieux couples et de sortir de celle des familles. Je me réconforte en pensant que d’ici quelques jours, je me serai faite à cette idée. Je me réjouirai d’avoir de l’espace, une grande pièce pour moi, personne à midi, des courses pour deux, peu de planifications. Je me serai réorganisée. Mais ce soir, je me bats contre les larmes, contre ce sentiment de tristesse parce que la vie file et parce que je vieillis. Ce soir, je voudrais être demain. Ce soir, je voudrais me coudre une robe, écrire mon roman, aménager mon atelier, me réfugier dans mon monde, me construire un avenir. Je voudrais fuir les émotions. Je voudrais fuir la douleur. Je voudrais ne pas voir, ne pas sentir, oublier, retrouver mon quotidien, ne plus penser.

Et c’est ce que je vais faire. Après. D’abord ces mots. Reconnaître que c’est dur. Reconnaître que la vie ce soir me blesse. Oui, c’est une étape. Oui, comme parents, on passe tous par là et c’est bien. Mais d’abord reconnaître que ce soir, c’est compliqué. Ce soir, ce n’est pas juste : mon fils part. Ce soir, c’est aussi : est-ce que je le reverrai souvent? Est-ce que je saurai à quoi sa vie ressemble? Est-ce que je saurai vraiment ce qu’il ressent? Reviendra-t-il? Mais c’est aussi : nous vieillissons. La vie passe. Bientôt, nous serons à la place de mes parents, à ne plus suivre les conversations, à attendre les visites sporadiques de notre enfant. Bientôt, ma vie s’arrêtera. Je crois que ce soir, je pense à cela. Le début de la fin. Ce n’est qu’une étape, mais une étape qui me dit que tout finit par passer.

Ce soir, je veux faire de la place à tout cela : à la tristesse, à l’avenir incertain, à mes doutes, à mes fragilités, à la vulnérabilité de l’existence. Laisser cela exister. Laisser les larmes couler. Et puis, ensuite, je serai reconnaissante pour cette vie-là, pour ces années passées famille, pour la chance de s’aimer, pour celle d’avoir un homme qui m’aime. Retrouver le cours de ma vie, me réjouir d’être en vie et d’avoir un cœur qui bat. Survivre. Mieux vivre. Encore et encore, aimer la vie.

Embellir sa vie?

Je pense beaucoup à cela en ce moment : quand on publie de jolies photos sur les réseaux sociaux, quand on montre tout ce qu’on fait de bien, n’enjolive-t-on pas la réalité? N’est-ce pas un énorme mensonge? Ne nous trompons-nous pas les uns les autres? Ne mettons pas ainsi la barre trop haut (pour soi et pour les autres?).
Oui, en partie. Je comprends l’argument. Il y a le fameux FOMO qui rampe là autour et ça peut être destructeur. Mais en partie seulement, parce que d’autre part, j’aime le narratif de tout cela. Je vais essayer de m’expliquer.

Ce n’est qu’une histoire

Nous avons tellement tendance à ne voir que ce qui ne va pas. Notre cerveau est construit ainsi, pour réagir aux dangers. Notre cerveau est sur fréquence radio-critique à longueur de journée, nous disant « qu’on est insuffisant, qu’on devrait plutôt, que c’est nul et qu’est-ce qui cloche avec moi ». Quand les réseaux sociaux accentuent cela, c’est moche. On devrait pouvoir se dire, comme au cinéma : «  »C’est un film! » Oui, parce que c’est un film. C’est une histoire que l’on raconte. Et il faut prendre un peu de recul, se rappeler  qu’une histoire reste une histoire. C’est à dire qu’elle opte pour un angle, une façon d’aborder le récit, qu’il y aurait mille autres façons de la raconter. Dans une histoire, ce que l’on ne dit pas compte autant que ce que l’on dit. La vraie vie est plus complexe que cela.

J’aime les histoires

Par contre, j’aime aussi infiniment les histoires que l’on raconte. Elles sont nécessaires pour donner du sens, ce dont nous avons si désespérément besoin. J’aime prendre en photos les choses de ma vie qui comptent et les mettre en valeur avec un petit texte et quelques jolies retouches. C’est ma façon de les honorer, de dire : je t’ai vu, je t’ai remarqué, tu as une place dans ma vie ». Une façon d’aimer ma vie en quelque sorte. En partageant sur les réseaux sociaux, je ne crois pas que j’essaie de dire : « Regardez comme ma vie est parfaite et comme je suis absolument géniale. » Par contre, j’essaie de dire : « Voilà comment je vois mon monde, voilà ce qui compte pour moi, voilà ce que j’aime et qui me donne envie de me lever le matin. » Et faisant cela, c’est ma propre vie que j’embellis, par l’attention que je lui donne. Alors, embellissons nos vies, tout en se rappelant toujours que ce n’est qu’une portion de  toute une histoire beaucoup plus complexe!
(texte écrit pour Instagram et que j’ai eu envie de partager ici aussi)

Vous savez ces choses qu’on fait comme ça, comme elles viennent, sans agenda?

Une chose à savoir à mon sujet est que je suis une obsédée de l’organisation. Mais vraiment. Chaque soir, je prépare ma journée du lendemain de façon assez détaillée. Je pense qu’on ne va nulle part si on n’est pas organisée. Mais j’ai aussi appris qu’être adulte, c’est apprendre à tenir ensemble deux choses qui se contredisent en apparence. Comme  :être organisée et adorer les espaces sans agenda, les préserver jalousement, les cultiver. C’est là que jaillissent la vie, l’inspiration, les étincelles. Pour ma part, je suis convaincue qu’elles jaillissent parce que par ailleurs, mes journées sont organisées. Je jouis d’espace libre comme d’une pluie un jour d’été. Trop de pluie, ça donne un été pourri, pas assez et tout s’assèche. Un équilibre à trouver. En ce qui me concerne, un « No agenda » sera ma prochaine ligne dans… mon agenda!

J’ai un rapport au temps compliqué. J’en manque toujours et celui que je grappille, je le remplis de choses à faire. Je sens bien que je devrais m’arrêter davantage. Je sais que j’aime infiniment ça : m’arrêter et observer la vie, le monde, mes pensées, les autres. Et pourtant je ne prends pas le temps je ne me donne pas ce temps. Ou quand je me l’autorise, les assauts de culpabilité sont tels que je préfère faire quelque chose que de rester la cible de cette déferlante de critiques.

N’empêche. Je sais que j’ai besoin de m’arrêter, de lever ma tête de mes listes de choses à faire et de regarder le monde, perdre mon temps, ne pas avoir d’agenda ni d’objectifs à atteindre.

Je me suis imaginé un programme fait de très petits pas, l’expérience m’ayant montrée que les grandes manœuvres, dans ce domaine, n’apportaient qu’anxiétés et résistances inutiles. Petits pas donc : cinq minutes par jour. Où la seule chose admissible est de tenir une tasse de café entre mes mains. Cinq minutes pour regarder, écouter, découvrir, s’étonner, voir et observer. Cinq minutes, ça semble réalisable.

Ce soir, je suis sortie dans le jardin et j’ai observé que :

  • On y trouve des pommes (immangeables, mais décoratives)
  • La glycine produit de drôles de fruits allongés et velus
  • Le tilleul commence à jaunir
  • L’écorce du cèdre ressemble à des écailles carrées, ses branches sortent du tronc, toutes maigres. Il y a là quelque chose de disproportionné.
  • Les oiseaux commencent à se rassembler dans le grand arbre de la maison voisine. Leur piaillement me rappelle que c’est la fin de l’été et mon cœur se serre un peu.
  • Il faudra penser à balayer l’allée, les feuilles commencent à tomber.
  • Les pruneaux ont peu donné cette année.
  • Cinq minutes, ça passe vite. Il y a tant à voir et tant de curiosités à suivre.

Je crois que je retournerai au jardin demain… Pour faire mon petit pas et mes observations minuscules…

La partie immergée de l’iceberg

Je repense à cette image alors que je construis ce blog. Le cliché est vieux comme le monde, mais pourtant, il est tellement évocateur. J’y repense au moment où je réalise que, parfois, des personnes de la « vraie vie » viennent à découvrir cette part de moi ici, en ligne. Mon mari ne comprend pas toujours ce paradoxe : je suis parfois gênée quand des proches me parlent de ce qu’ils ont appris en me lisant. « Mais tu publies ça potentiellement à la terre entière »! Il a raison. Ce qu’il ne comprend pas, c’est que je n’ai pas honte de ce que je dis ici. Non, mais ici, c’est une part de moi qui vient très peu à la surface dans mon quotidien, une part que je ne suis pas habitué à partager. Pas que je ne le veuille pas, mais, simplement, il n’y a pas de place pour cela dans mes relations. Ou très peu. Je suis prête à parier que chacun vit cela : au quotidien, dans nos échanges, ce qui est important pour soi ne  transparaît pas ou presque pas.

Il y a quelque chose de désespérant quand on y pense. Tellement de frontières à passer avant d’arriver au coeur : les siennes, celles de l’autre, la peur du rejet. Mais oui, je voudrais savoir ce qui vous fait vibrer, ce qui fait battre votre coeur plus vite, ce qui vous fait lever le matin, connaître vos désirs, vos peurs, vos hontes, vos espoirs, vos doutes, vos forces et vos fragilités.Et moi, si je suis très en confiance, je me risquerais à vous les dire aussi.

Se sentir vulnérable

Mais il faudrait que je sois très très en confiance et que vous soyez très très bienveillant et très curieux (positivement curieux, intéressé). Parce que je vous jure que de dire : « Oh, moi, j’écris un roman« , ça rend très vulnérable. Je deviens tout rouge, je dis n’importe quoi, je ne sais plus ce que je fais et tout juste pourquoi j’écris un roman. Il y a une tempête dans mon cerveau. « Que va-t-il penser, non, mais pour qui tu te prends, as-tu même seulement quelque chose à dire, tu ferais mieux de faire autre chose, tu es pitoyable. Tu ne peux pas faire comme le monde, tu es obligée de te rendre intéressante, retourne dans ton trou ». Et, à un moment, vous ne savez plus si vous le pensez ou si vous entendez les autres le penser. Vous connaissez cette voix-là? Quand elle hurle dans ma tête, je n’ai plus rien envie de dire, je renonce : « Oh, un peu de couture et du jardin », rien qui ne me mette dans ce tourbillon-là. Rien de trop important. Important, mais pas trop. Raisonnable.

Pour partager

Et pourtant, reste ce désir du partage. Et voilà donc, ce site, ces billets, pour amener davantage à la surface cette part de moi qui au quotidien reste en grande partie immergée. Ces billets pour affirmer ma voix, partager, dire « c’est moi aussi, c’est moi surtout ». Et peut-être qu’un jour, j’accepterai mieux de me sentir vulnérable et qu’à force, je pourrai en parler ouvertement sans rougir comme une adolescente. J’aimerais beaucoup.

Un billet comme une exploration. Parce que je ne sais pas encore tout à fait où vont ces pages ou comment les organiser. Je suis assez à l’aise avec l’idée de ne pas savoir, mais tout de même, je m’interroge.

Je voudrais des billets comme des perles sur un collier. Ce sera disparate. Oui, ce ne sera pas tout à fait régulier, mais j’espère que ça formera un tout cohérent au final. Je pense que c’est dans mon ADN créative. J’aime mélanger les choses improbables, mélanger les genres, poser de toutes petites choses insignifiantes à côté de vraies beautés et juger qu’au final que ce patchwork est équilibré, que tout trouve sa place.

Je voudrais des instantanés de ma vie. Je voudrais qu’il y ait ici un petit musée personnel de ce qui m’inspire, me touche, m’attire, me repousse parfois, me fait rêver. Je voudrais les retenir ici pour un instant. Les croquer. Y penser encore une fois avant que tout bascule dans l’oubli et que le temps continue sans elles. Oui, je voudrais leur faire cette petite place, leur accorder cette attention. En toute légèreté, en toute naïveté.

Je ne ferai pas de la publicité pour ma vie. Je ne chercherai pas à vous impressionner ni même à me prouver à quel point ma vie est géniale. Je ne vous la raconterai pas ou pas vraiment. Juste quelques bribes. J’aimerais glisser mes minuscules observations du quotidien, tout ce que nous ne relevons presque plus, parce que ça nous est si familier, Je voudrais ça. Je voudrais retenir cela. Parce que je crois profondément que là est ma vie. L’important, je veux dire. Ce qui compte. Ce qu’on dit pourtant si rarement. Vous a-t-on jamais demandés à quoi ressemblait le paradis de votre enfance?  Un jour, alors que j’étais arrivée au travail avec une queue-de-cheval, un homme m’a demandé : « Mireille, qu’est-ce qui fait qu’une femme décide de s’attacher les cheveux le matin? » C’est peut-être la question la plus belle qu’on m’ait posée. Alors, puisque plus personne ne me le demande, j’aimerais profiter de ce petit espace rien qu’à moi pour les dire.

Ce sera presque rien. Et aussi presque tout. Ce sera un peu moi. Et déjà plus tout à fait. Merci d’être là pour les lire.

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